La scène se passe au restaurant La Flambée, 79, avenue Ségur, dans le quinzième arrondissement de Paris. A deux pas de l’Unesco, où se tenait, dernier week-end de mars, le Forum de Paris, consacré cette année à l’Union pour la Méditerranée - un projet initié par le président français Nicolas Sarkozy et son conseiller Henri Guaino. En salle, Aldo, petit père à l’âge incertain (l’homme aux cheveux blancs sur l’image), effectuant d’incessants aller-retour entre la salle et la boulangerie voisine, afin de palier une pénurie de pain, puis de desserts. Aux fourneaux, le patron, une autre figure théâtrale, dont je ne connais pas le nom. Un homme qui selon certains «a le style clodo qui vient de trouver un survêt et des vielles baskets en faisant les poubelles». Peut-être. Pas totalement faux, mais quelle présence. Sorte de rencontre entre Pagnol et Autant-Lara. Entre Marius ou César, d’un côté, et Martin ou Grandgil, de l’autre. Rencontre des improbables et autres (im)possibles, telle une partie de cartes organisée en pleine Traversée de Paris. «Ne me demandez pas de tout faire, je ne peux pas, hurlait le fameux ‘clodo’. Démerdez-vous, faites comme chez vous. Pour ceux qui veulent du vin, les bouteilles sont à la cuisine. Servez-vous, on s’arrangera après ! Du café ? Oui, ça aussi, la machine est là-bas ! Du pain ? Aldo est parti en chercher. Cessez de m’emmerdez, je ne peux pas faire cuire la viande et faire le service !». Show à l’ancienne, ubuesque, grandiose et étrangement séduisant. Oui, les «clodos», aussi, savent avoir du charme.
Même lieu, même décor, table voisine : un homme, plus sombre que le reste de la clientèle. Port du costume, image soignée, œil félin, personnage posé, assuré.
Les clients sortent, progressivement, un à un. Ambiance les Campeurs quittent le refuge. La Flambée s’assagit. Reste l’homme, Magali Lacroze, présentatrice du premier JT du Web, et moi-même. L’homme dit nous avoir écouté. Mollement, d’une oreille, mais quand même. «Vous êtes journalistes? Vous suivez aussi le Forum… Alors?» Alors rien, pas grand-chose, sinon beaucoup de langue de bois. Grand classique pour grand barnum. Sans doute aussi la faute à la coquille vide que semble décidément être l’Union pour la Méditerranée. «Moi aussi j’ai été journaliste, vous savez. Tenez, moi, je vais vous en donner une d’interview.» L’homme nous tend sa carte : Taoufik Habaieb, tunisien, «managing director» de PR Factory. Regards croisés. Méfiance quand un «public relations man» s’impose. Méfiance justifiée au regard, quelques heures plus tard, de son parcours et de celui de sa société.
L’homme a la carte de visite belle, imposante. De celles qui font – au moins sur le papier - les «vrais» communicants institutionnels. Sans doute aussi parmi les plus redoutables. Mais, après tout, pourquoi pas. Pourquoi ne pas donner la parole à cet homme qui travaille l’image de quelques personnalités. Qui dit fréquenter les salons tunisiens, algériens ou libyens. Pourquoi pas, tant que le cadre est posé. Tant que l’homme est identifié pour qui l’écoutera.
Reste juste encore à savoir jusqu’où va son art de la provocation. Où s’arrête le discours officiel, convenu, et où commence (et s’arrête) la propagande, le jeu des petites phrases parfois trop violentes pour ne pas imaginer qu’elles n’aient été prononcées que dans l’espoir qu’un(e) journaliste les monte en manchette… «Vous enregistrez? Oui, parfait. On commence?» DV en main, Magali se lance. Poursuit. J’enchaîne. Elle reprend. Ainsi de suite durant 30 minutes. Journalisme versus grand mezze de franc parler, de propagande et de provocation discursive. Qui du chat ou de la souris... Sommes-nous chats, sommes-nous souris ? Difficile à dire. Début d’une étrange interview à regarder avec recul et sans doute à lire et relire entre les lignes.
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